« Cette journée est l’occasion de nous exprimer» introduit Brigitte

Paquin, la présidente de la Commission des agricultrices de la Fdsea. «Merci à nos mamans qui ont beaucoup milité pour la reconnaissance sociale des agricultrices. Nous sommes passées de "sans statut", à "Agricultrice". Aujourd’hui, c’est un choix que nous revendiquons».

Pour planter le décor de ce colloque, le 15 octobre à Lenoncourt, rien de tel que de faire témoigner la plus médiatique d’entre elle, la présidente de la Fnsea. A partir d’un extrait d’interview télévisé donné à l’occasion de la journée de la femme, Christiane Lambert argumente : «avoir une femme à la présidence de la Fnsea est un changement visuel. Il y a 16 % de femmes dans le conseil d’administration. Mais, c’est dès la fondation de la centrale syndicale que les hommes ont créé une place de vice-présidente statutaire».

Long chemin de militantes

La chef de file de la Fnsea poursuit : «bien que les femmes jouent depuis toujours un rôle important, c’est seulement en 1961 que le mot "agricultrice" est entré dans le Petit Larousse. En 1988, pour la première fois les femmes ont pu devenir chefs d’exploitation. C’est seulement en 2004 que les femmes ont pu bénéficier des mêmes droits que leur conjoint dans les Gaec. C’est le long chemin de militantes qui ont porté cette reconnaissance». Pugnacité et professionnalisme caractérisent aujourd’hui les responsables agricultrices, estime Annick Billon. La sénatrice de Vendée est co-rapporteur du rapport de la délégation des droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes «Femmes et agriculture : pour l’égalité dans les territoires ». Après avoir organisé un colloque au Sénat, la délégation a poursuivi ses travaux en rencontrant pas moins de soixantedix agricultrices dans les départements. «Les agricultrices oeuvrent beaucoup et souvent dans l’ombre. Elles sont déterminées et passionnées dans l’exercice de leur métier».

Annick Billon est aujourd’hui la présidente de la délégation aux droits des femmes : le sujet de l’égalité entre les hommes et les femmes est partagé par tous et n’a pas de couleur politique. «Être présidente de la délégation du droit aux femmes, ce n’est ni être au Mlf, ni être une hystérique de la parité. Travailler dans cette délégation, c’est améliorer les droits de tous. Les agricultrices sont les héritières d’une longue invisibilité».

S’unir pour faire avancer

Ces travaux ont conduit la délégation à faire quarante recommandations : l’absence de statut des femmes est une injustice à laquelle il faut remédier. De même qu’il faut que les fermes dégagent du revenu, pour que les femmes puissent rester sur les exploitations et vivre de leur métier. Il faut également veiller à améliorer le niveau des retraites des femmes, lever les obstacles que rencontrent les jeunes agricultrices pendant leur parcours de formation, faciliter l’accès aux stages pour les candidates féminines ainsi que favoriser l’accès au foncier. Les discours également doivent changer : quelle agricultrice n’a pas entendu «Passez-moi le patron» ou «il est où le chef ?». Pour les jeunes femmes également, il faut prévoir des solutions d’accueil de jeunes enfants, améliorer les services de remplacement…

Jacqueline Haye, d’Housséville a montré le chemin en traçant le sillon. «Il faut s’unir pour faire avancer les choses. J’étais femme de mon mari. Je n’étais rien, ne faisais rien, alors qu’en réalité, je trayais, tenais les comptes, m’occupais des enfants...» Les groupements de vulgarisation agricole sont nés dès 1965 à la Chambre d’agriculture. Les femmes se sont formées : organisation du travail, congélation, Tva. Les agricultrices participaient beaucoup au travail et peu à la décision, mais la prise de conscience des femmes était là. Pour avoir un statut, beaucoup de femmes ont développé un atelier de diversification. C’est ainsi qu’ont été instaurés les goûters à la ferme en Meurthe-et-Moselle. Les femmes se sont regroupées, organisées. Un groupe de travail sur la vente directe est né, à l'origine en 1996 de l’association Saveurs Paysannes, le «bébé» de Jacqueline Haye. Autre témoignage, celui de Pascale Drouville d’Agincourt. Par besoin de reconnaissance, elle s’est installée en 2004, en créant sa propre activité, une ferme d’animation, «la ferme de Pascale». Hors des sentiers battus, son installation n’a pas été facile, du fait des contraintes réglementaires. Malgré toutes les difficultés rencontrées, elle a énormément de satisfaction. Pour elle, être agricultrice en 2018, cela signifie «ne plus être dans l’ombre, savoir dire non, être reconnue». Troisième profil, celui de Delphine Ravel, ingénieur en génie énergétique, qui s’est installée sur la ferme familiale après huit ans de salariat. A l’étroit dans son travail, elle a voulu se recentrer sur ce qu’elle voulait faire : élever ses enfants comme elle avait été élevée. Passionnée, Delphine est impliquée dans son territoire en étant entraineur bénévole d’une équipe d’athlétisme. Pour elle, être agricultrice signifie être multitâches et polyvalente. Un métier avec un vrai statut obligatoirement à résilience face aux préjugés masculins. Son installation n’a pas été compliquée administrativement, mais elle s'est heurtée à de nombreux préjugés de ses voisins agriculteurs. Quand elle a voulu s’installer, elle ne s’est jamais posée la question de savoir si elle faisait un vrai métier avec un vrai statut. Pour elle, le témoignage de Jacqueline Haye apparaît comme de la «science-fiction».

Ouvrir ses oeillères

Autre témoignage, celui de Véronique Choné qui a mis le pied à l’étrier grâce aux groupes de

développement. Tout au long de sa vie d’agricultrice, elle s’est engagée à la Chambre d’agriculture, dans son groupe de développement, dans la formation, à la commission des agricultrices, dans l’Afdi… «Une agricultrice est une femme engagée professionnellement et dans son environnement, qui connaît son métier. Il faut sortir de sa ferme, ouvrir ses oeillères, mieux comprendre le monde qui nous entoure». Véronique Choné est convaincue de l’importance de travailler en groupe, de ne jamais rester isolée. Elle ne s’est jamais sentie compter moins qu’un homme. Elle a toujours tout partagé avec son mari. Tous les deux ont pris des responsabilités. Il faut travailler en collectif, ne pas rester replié sur soi-même et rester ouvert. Qui mieux qu’un homme pour parler des femmes ? Gérard Renouard, jeune retraité, mais engagé lui aussi tout au long de sa vie professionnelle. Pour lui, l’agricultrice est une femme qui assume la totalité des responsabilités de l’exploitation à l’égale de l’homme, «comme ma mère» précise- t-il. C’est pourquoi, il n’a pas attendu le législateur pour ouvrir les places à responsabilités aux femmes. Dans une famille où les femmes avaient leur place, il était normal d’associer des femmes. «De la diversité des approches, on nourrit une réflexion. En ça, la mixité est enrichissante. Le monde économique a encore du travail à faire». Pour sa part, il n’a jamais ressenti le côté infamant du «sans profession». En effet, pour lui, celui qui fait le chèque est celui qui a le pouvoir. «Quand on veut être, il faut jouer des coudes et faire le travail». Les femmes auront gagné quand les commissions des agricultrices auront disparu. «Mais attention à ne pas perdre ce qu’on croit acquis» met en garde Annick Billon.

 

Sylvie ROUSSEL

Le Paysan Lorrain

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